Académie du vin

Dégustation du 3 novembre 2021

« Châteauneuf-du-Pape 2007 »

organisée par Mario Couture

Rares sont les années où les membres de l’Académie n’ont pas eu l’occasion de participer à une dégustation de vins des Côtes du Rhônes, du Nord, du Sud ou de toute la région. Cette année, la dégustation se limite à une seule (croyait-on) appellation : Châteauneuf-du-Pape.

Après une courte présentation sur cette AOP, Mario nous a servi trois volées de châteauneufs rouges. Tous les vins ont subi une double décantation et ont été servis en double aveugle.

Première volée :

Domaine du Grand Tinel 2007. Cet assemblage de grenache (80 %) et de syrah est grenat assez pâle légèrement évolué. Il est intense au nez, mature (tertiaire), avec du cuir et une note d’écurie (brett), ainsi qu’une légère note volatile. Rond et soyeux en bouche, il est charmeur, avec les mêmes arômes évolués qu’au nez, des tannins très fondus et une certaine chaleur (15 %/vol); seul bémol : il est peu fruité (pruneau). La fin de bouche est chocolatée, légèrement amère et assez persistante. Un vin définitivement prêt, en grande forme pour certains, un peu dépassé pour d’autres.

Domaine la Millière 2007 Vieilles Vignes. Dans celui-ci, la syrah, le mourvèdre, le cinsault et la counoise (10 % chacun) viennent compléter la base de grenache noir. La robe très brillante est semblable à celle du vin précédent. Le nez est beaucoup plus discret, moins évolué, peu tertiaire, avec du chocolat, des petits fruits rouges et du sucre d’orge; contrairement aux deux autres, on n’y trouve aucune note animale. La bouche, assez grasse, est bien charpentée et, malheureusement dominée par l’alcool (15 % également); les tannins sont assez fins mais bien présents et un beau fruité se développe après quelques minutes dans le verre. La finale est chaude, bien longue, avec des fruits confiturés, une belle astringence et un très léger goudron.

Domaine du Vieux Lazaret 2007 Cuvée Exceptionnelle. Ici, la recette est plus simple : du grenache noir, de la syrah et du mourvèdre. Un autre vin à 15 % d’alcool par volume. D’intensité moyenne, le nez est épicé, assez mature, légèrement animal, avec des notes de menthol, de fumée et de sous-bois. Moyennement corsé, c’est le plus équilibré des trois et le plus fruité tout en restant bien sec; il s’améliore beaucoup dans le verre. La finale est juteuse, torréfiée et sans aucune amertume. Un vin très apprécié.

Deuxième volée :

Clos Saint Jean 2007 Vieilles Vignes. Celui-ci est fait de 75 % de grenache et de 15 % de syrah, complétés de mourvèdre, cinsault, muscardin et vaccarèse. Le vin est moyennement expressif au nez, fruité, mais peu défini. La structure est assez solide, le vin épicé, mais la bouche est râpeuse et assez lourde. La finale est marquée par l’alcool.

Domaine de la Charbonnière 2007 Les Hautes Brusquières Cuvée Spéciale. Fait de grenache (60 %), de syrah (39 %) et de counoise, celui-ci est plus pâle, plus avancé. Le nez est discret, et épicé (cannelle, menthol). La bouche est moins grasse, plus équilibrée, plus fraîche, bien fruitée, très sèche, avec des tannins bien fondus, une note de noix (amande) et un alcool bien dosé. En fin de bouche, on détecte une note végétale et du goudron et c’est assez persistant. Un très beau châteauneuf.

Domaine la Roquète 2007. Un vrai GSM : grenache, syrah, mourvèdre. Le vin est assez foncé, avec une trace d’évolution. Au nez, il est moyennement expressif, très avancé, avec des notes de cornichon et de caoutchouc; peu agréable. En bouche, il est rond, plutôt bien équilibré, assez corsé, avec des tannins enrobés, de la tomate séchée et du sucre brun. Le caoutchouc revient en finale, avec un peu de fruit derrière et une belle astringence. Une bouteille défectueuse pour plusieurs.

Troisième volée :

Château de Beaucastel 2007. Ici, tous les cépages autorisés en AOC Châteauneuf-du-Pape sont présents. La robe est encore assez foncée et peu évoluée. Le nez est bien ouvert, un peu tertiaire, avec du fruit et du chocolat (cherry blossom) : fantastique. La bouche est grasse, les tannins assez fondus, l’acidité bonne, avec des petits fruits bien mûrs et de l’anis (réglisse noire); l’équilibre est impeccable. La finale est grillée, avec une belle amertume, du camphre et de la réglisse sans excès et une très bonne persistance aromatique. Certainement pas à son apogée. C’est le troisième vin le plus apprécié de la soirée, derrière les deux vedettes qui suivent.

Domaine Grand Veneur 2007 Les Origines. Un autre GSM, à la robe identique au Beaucastel. D’intensité aromatique moyenne, il est plus épicé, plus fruité (cerise, mûre, prune), avec de la poussière; un nez plus profond, plus complexe. Il est corsé, bien gras, avec une texture assez fine mais beaucoup de matière, de la cassonade, une note d’eau-de-vie de fruit, du pruneau, des épices et une belle astringence; certains lui ont trouvé une légère lourdeur, mais il n’y a pas eu consensus sur l’équilibre. La fin de bouche est torréfiée (chocolat), fruitée (cerise), avec une chaleur agréable (l’eau-de-vie de fruit revient) et c’est très, très long. Le vin le moins évolué du lot, voire de la soirée et la grande vedette, ex aequo avec le Coudoulet qui suit.

Coudoulet de Beaucastel 2007 (AOC Côtes-du-Rhône). Fait de grenache (30 %), de mourvèdre (30 %), de syrah (20 %) et de cinsault (30 %), le Coudoulet est issu de vignes situées juste en dehors de l’appellation Châteauneuf-du-Pape. La robe, d’une intensité, moyenne, montre une légère évolution. Le nez, d’abord discret, s’ouvre dans le verre sur une légère note de réduction, un beau bois bien dosé, des fruits noirs et de la garrigue; une très belle complexité. En bouche, tout est très beau : l’équilibre, la rondeur, l’acidité, le fruité, l’astringence, les arômes (fruit, épices, torréfaction); un vin de grande classe, très élégant. La finale fruitée et épicée est bien persistante. L’autre grande vedette de la soirée, avec le Grand Veneur.

Domaine du Vieux Télégraphe 2007 « La Crau ». Ce dernier vin contient du grenache noir (65 %), du mourvèdre et de la syrah (15 % chacun), complétés de cinsault, de clairette et de quelques autres cépages autorisés. Il est translucide, plus pâle que les trois autres et plus brique. Au nez, il est bien ouvert, mais peu agréable, chauffé, piqué, oxydé. En bouche, il est végétal, très délicat, très oxydé, avec du chocolat au lait et du sucre brun. La finale est oxydée et il est très long, mais à quoi bon. La grande déception de la soirée; sûrement passé date, probablement une bouteille défectueuse.

Durant cette dégustation, plusieurs sujets de discussion revenaient sans cesse, comme les styles plus traditionnel ou plus moderne et, surtout, le potentiel de vieillissement des CdP. À ce sujet, plusieurs inconditionnels de l’appellation ont émis l’opinion qu’un châteauneuf « normal », d’un bon producteur, d’un bon millésime, atteint sa maturité après six à huit ans seulement, tout en admettant que certaines cuvées de très grands producteurs, comme le Château de Beaucastel, Rayas, etc, ou de millésimes exceptionnels, comme 1989, 1990 et 1998, nécessitent un très long élevage en cave.

Mais un des principaux objectifs de la dégustation était d’évaluer le millésime 2007, très encensé à sa sortie; Robert Parker l’avait même qualifié de « vintage of a lifetime ». Depuis, la cote du millésime a été revisée à la baisse par plusieurs experts, mais pas par robertparker.com. Si l’on se fie à l’échantillon que nous avons dégusté ce soir, après quatorze ans, les vins sont plutôt évolués, un peu trop pour certains, mais plusieurs tiennent encore la route. Seuls deux vins, le Grand Veneur « Les Origines » et le Coudoulet de Beaucastel ont vraiment brillé. Le Château de Beaucastel s’en est aussi très bien tiré, mais on s’attend à plus de cette icône de l’appellation. On excuse l’autre grand nom de l’appellation, Vieux Télégraphe, dont la bouteille a été jugée défectueuse; dommage.

La dernière volée nous a réservé une surprise de taille : un intrus, le Coudoulet de Beaucastel et, du même coup, une troisième occasion, pour plusieurs membres de l’Académie, de le comparer au même millésime de son grand frère, le Château de Beaucastel. En effet, en octobre 2019, ces vins du millésime 2010 ont été comparés lors d’une dégustation de l’AVO et l’exercice a été répété pour le millésime 2009, quelques mois plus tard, lors d’une dégustation privée. Les comptes rendus de ces dégustations peuvent être consultés dans VinQuébec. Pour la troisième fois, le Coudoulet a été préféré au Beaucastel. Peut-on en conclure que le Coudoulet est meilleur? Je n’irai pas jusque-là. Si l’on accepte que le Château de Beaucastel nécessite un vieillissement en cave beaucoup plus prolongé que le Coudoulet, on peut présumer qu’à millésime égal, le Coudoulet sera plus agréable tant que le Beaucastel n’aura atteint sa maturité et qu’à ce moment-là, un Coudoulet du même millésime risque d’être fatigué, sinon dépassé. Cet exercice démontre cependant que, pour un tiers du prix, on peut avoir un superbe vin, du même style et requérant beaucoup moins d’années de cave. Une occase!

En conclusion, la dégustation que Mario nous a concontée a été des plus intéressantes et a généré beaucoup de discussions assez animées. Que du plaisir!



Alain Brault