Académie du vin

Dégustation du 27 février 2019
« Les vieux vins dans le Monde »
organisée par Pierre Bélanger et Alain Brault



Les participants aux dégustations de l’Académie sont généralement assez gâtés, en ce sens que les organisateurs s’efforcent toujours d’inclure un vin « mature », et parfois plusieurs, dans leur dégustation.

Cette fois, nous avons voulu faire une dégustation composée exclusivement de vieux vins, c'est-à-dire de vins d’au moins 20 ans d’âge; une dégustation couvrant quatre décennies, des années ‘90 au début des années ‘60.

La dégustation s’est déroulée à l’aveugle, les participants connaissant l’identité des vins, mais pas l’ordre de service. Les vins ont subi une double décantation quelques heures avant l’événement.

Comme première volée, deux vins rouges ont été servis : le Chinon “Les Picasses“ 1989 d’Olga Raffault  et le Cabernet Sauvignon Napa Valley 1984 de Burgess Cellars.

Un peu partout en Europe, mais en particulier en France et dans la Vallée de la Loire, 1989 a été qualifié, par beaucoup de commentateurs, de « millésime du siècle » ayant produit des vins pouvant s’améliorer durant au moins 20 ans. Ce Chinon 1989, dans sa trentième année, est tout à fait impressionnant. Fait à 100 % de cabernet franc, il est assez pâle et très brillant, avec des reflets cuivrés qui trahissent son âge. Aromatiquement, il est bien ouvert et très complexe, épicé, légèrement boisé, assez « bretté » (écurie), à peine oxydé, avec des oignons frits, de la poussière, du cuir, du poivron vert, du chocolat et la note terreuse typique au cabernet franc de la Loire. Il est moyennement corsé, très sec, un peu alcooleux, avec des tannins fondus, une très bonne acidité et des fruits cuits; la texture est très fine (certains l’on trouvée un peu mince) et le vin est un peu pointu côté équilibre. La finale, à peine astringente, mais un peu dure, est sur les fruits noirs cuits et de bonne longueur.

En Californie, 1984 n’a pas été un millésime parfait, mais on accordait quand même 20 ans de potentiel aux vins de cabernet sauvignon, malgré un léger manque d’acidité et une certaine lourdeur. Le Burgess 1984, fait principalement de cabernet sauvignon avec un peu de merlot et de petit verdot, cinq ans plus âgé que le chinon, a exactement la même robe pâlotte et cuivrée. Au nez, il est plus intense, aussi complexe, bien tertiaire, animal, végétal (poivron), encore fruité (cassis), avec un boisé agréable, vanillé et du chocolat au lait. En bouche, il est beaucoup plus équilibré, plus gras, plus rond, moins pointu, avec du goudron et un peu de sel de céleri. La finale est très sèche, étonnamment fruitée et assez persistante. Le vin de la soirée, à l’unanimité.


La deuxième volée devait comprendre : le Château Musar 1991 et le Barolo 1961 de Giacomo Mascarello, mais ce dernier, jugé défectueux (légèrement bouchonné), a été remplacé par un Spanna 1964 de la Cantina Curti à Gattinara.

Le Château Musar est un vin mythique de la vallée de la Bekaa au Liban. Ce Musar 1991 est plus rouge, moins évolué que les vins précédents et il est légèrement brouillé. Le nez intense, très complexe et tertiaire évolue beaucoup dans le verre; on y détecte du fruit (framboise, rhubarbe, dates, pruneaux), des épices (cannelle, girofle), de la rose, du sucre d’érable, du tabac, du bois (cèdre) et ça change constamment. La texture est soyeuse, le corps moyen, avec encore beaucoup de fruit (pour un Musar de cet âge), une très belle acidité; un vin à l’équilibre irréprochable, très fin, délicat, méditatif, dont les arômes de torréfaction, de goudron, de fruit et de caramel s’étirent très longtemps. Un des trois vins les plus appréciés de la soirée, après le Burgess.

Spanna est le nom qu’on donne au nebbiolo dans le nord du Piémont, surtout à Gattinara et c’est ainsi qu’on identifiait les vins avant la création de la DOC Gattinara en 1967 (DOCG depuis 1990). 1964 a été un très bon millésime et a produit des vins de nebbiolo très durs, austères, pour la très longue garde. Ce Spanna 1964 est également de teinte pâle et plutôt évoluée. Au nez, il est bien ouvert, encore fruité (fruits noirs), torréfié (pain grillé, très chocolaté), avec du cuir, de la réglisse et des herbes sèches (thym). En bouche, il est solide, texturé, nerveux, viandeux, avec des tannins encore bien présents, du beau fruit, des champignons (porcini);  il fait très nebbiolo classique mature (goudron, réglisse, cuir) et l’équilibre est excellent. La fin de bouche est très fruitée, juteuse, avec une belle astringence et du chocolat au lait et la persistance aromatique est exceptionnelle. Pas mal pour un vin de 55 ans!


Troisième volée : le Madiran Vieilles Vignes 1989 du Domaine Bouscassé et le Rioja Faustino I Grand Reserva 1970 de Bodegas Faustino.

Bouscassé est, comme Montus, la propriété du réputé producteur de Madiran Alain Brumont. Le « Vieilles Vignes » est fait exclusivement du cépage emblématique de la région, le tannat. Ce Madiran 1989, autre représentant de ce millésime exceptionnel, est le deuxième vin du trio le plus apprécié après le Burgess. Il est rouge moyen encore jeune; le plus foncé et le moins évolué de la soirée. Le nez est d’abord assez discret, mais s’ouvre lentement sur le fruit (cassis), les épices (poivre) la torréfaction, une note végétale typique au madiran et une note légèrement chauffée. Le corps est solide, l’acidité très bonne, l’astringence bien présente et le fruit impressionnant, tout ça quand même bien équilibré. La finale est astringente, fruitée, poivrée, un peu chaude et assez longue. Un vin qui, à 30 ans, a encore de nombreuses années devant lui.

On continue avec un Rioja qui approche la cinquantaine. Ce Faustino I 1970 est un assemblage de 85 % de tempranillo, 10 % de graciano et 5 % de mazuelo (carignan). Il est beaucoup plus clair et évolué que le madiran. C’est l’un de vins les plus exubérants de la soirée; il est très boisé, vanillé,  animal, plutôt tertiaire, légèrement oxydé et encore un peu fruité. En bouche, il est délicat, bien rond, avec des tannins encore présents mais fins, un beau bois et de la confiture de fraise. En fin de bouche, c’est surtout la légère oxydation et le bois qui se prolongent très, très longtemps.


Pour la volée suivante, un seul vin : Rioja Blanco Viña Tondonia Gran Reserva 1994 de R. López de Heredia.

Ce Tondonia 1994, un des vins blancs les plus traditionnels, les plus classiques d’Espagne, est un assemblage de 90 % de viura et de 10 % de malvasía de Rioja. Le nez est intense, boisé, fruité (pêche), avec une note oxydée moins marquée qu’à l’habitude et un côté poussière assez peu habituel également. La texture en bouche est bonne, sans être très corsée; le vin est bien boisé, on retrouve les arômes du nez, mais il s’exprime assez peu et l’équilibre est approximatif, un peu mou. La finale est très fruitée, avec du caramel et de la chaleur, mais sans la belle amertume habituelle et c’est un peu court. Une déception pour plusieurs qui connaissent bien ce vin.


Enfin, trois vins doux pour terminer : un Alsace Gewurztraminer “Clos Windsbuhl” 1994 de Zind-Humbrecht, un Vouvray Moelleux Première Trie “Le Mont“ 1996 du Domaine Huet et le Sauternes 1989 Château Doisy Védrines.

Du Gewurztraminer 1994, les deux demies bouteilles qui ont été servies sont identiques. La robe scintillante est vieil or. Le nez est explosif, très épicé, fruité (litchi), avec du caramel, de l’écorce d’orange (Grand Marnier) et un léger botrytis; l’intérêt est surtout au nez. En bouche, la texture est moyenne, le vin bien sucré, épicé (pain d’épices), un peu chaud et l’équilibre sucre-acidité est très beau. La fin de bouche est épicée, avec du caramel brûlé et est très, très persistante.

Le Vouvray 1996 est aussi limpide et brillant, mais en plus pâle. Le nez est bien ouvert, moins sucré, plus alcooleux, avec de la cire d’abeille et du blé d’Inde. La bouche est grasse, ronde, très, très fruitée, avec une bonne acidité qui donne un équilibre impeccable. La finale est juteuse, bien fruitée, crème caramel et de bonne persistance. Un excellent vin plus difficile à apprécier, pour avoir été servi entre deux très grands vins botrytisés.

On termine avec le dernier du trio très apprécié après le Burgess. À Doizy Védrines, l’encépagement est constitué à 80 % de sémillon, 15 % de sauvignon blanc et 5 % de muscadelle. Ce Sauternes 1989 est de même teinte que le gewurztraminer 1994. Au nez, il est bien expressif, grillé, fruité (fruits confits, ananas), assez botrytisé, avec du miel. Le vin est très gras, très sucré (amertume), très fruits cuits, avec une bonne acidité; un vin complexe. La fin de bouche, interminable, est toute en fruit, avec du caramel brûlé et du botrytis. Un vin encore bien jeune.


Dix vins très différents les uns des autres; pas de bordeaux rouge, pas de bourgogne, mais c’est un objectif de grande variété qui a guidé les choix. Un grand Tokaji hongrois ou autre vin doux d’Europe de l’Est y auraient surement bien paru aussi, ou un grand vin d’Afrique du Sud ou un très vieux champagne, ou encore un vieux « port » australien… et bien d’autres, mais ce sera peut-être pour une autre fois.

On n’a pas souvent l’occasion de déguster une telle gamme de vins matures côte à côte, d’apprécier leur délicatesse, dans certains cas leur fragilité, mais aussi leur grande complexité aromatique, acquise durant les années en cave. On en voudrait plus souvent.


Alain Brault
Académie du vin de l'Outaouais