Académie du vin


Dégustation du 31 octobre 2018
« Trouvez l’intrus »
Organisée par Louis Grignon


Trouver l’intrus… un petit jeu bien anodin en dégustation et assez facile lorsque les vins sont jeunes, mais de moins en moins évident à mesure qu’ils développent leurs arômes de maturité et souvent pratiquement impossible pour les très vieux vins. De toute évidence, Louis n’a pas voulu nous rendre la tâche trop facile en sortant généreusement de sa cave dix vins rouges de huit millésimes différents, allant de 2013 à 2000.

Tous les vins ont subi une double décantation et ont été servis en double aveugle.


Première volée, trois vins faits exclusivement de syrah : un Crozes-Hermitage Domaine des Grands Chemins 2013 de Delas, un Shiraz lieu-dit Malakoff 2010 du Domaine Terlato et Chapoutier dans les Pyrenees australiennes et un Hermitage Domaine des Tourettes 2009 de Delas.

Le meilleur score de la soirée, mais quand même un maigre 31 % de succès dans l’identification du shiraz comme intrus. La moitié des dégustateurs ont cru que c’était l’hermitage.

Le Crozes est rubis foncé et semble le plus jeune des trois. Le nez est bien ouvert, très fruité, fumé, épicé, animal (cuir), torréfié (café), avec une note florale. Il est très jeune en bouche également, pas gros, plutôt acide, assez astringent, ce qui donne un équilibre approximatif; il est bien fruité, minéral, un peu vert (noyau) et épicé (poivre). La finale est fruitée, grillée, pointue et un peu amère et la longueur est acceptable. Le vin le moins apprécié de la soirée.

Passons à l’intrus, le deuxième vin le plus apprécié de la soirée, le shiraz australien. Il est grenat plus pâle, plus évolué. Il est très aromatique, chocolaté, également fumé, épicé et animal (ici, la syrah est évidente), avec du zeste d’orange, du camphre et une légère note végétale. Le corps est moyen, plus rond que le crozes, aussi fruité et torréfié, avec des tannins enrobés, plus fondus et une certaine chaleur, le tout mieux intégré. La fin de bouche est plus difficile, légèrement astringente et amère (verte pour certains), grillée et assez persistante.

L’hermitage, le plus vieux des trois vins, est peu évolué, encore violacé. On y détecte des arômes de fruits noirs, d’épices, de fleurs, de fumée, avec une note médicamenteuse et un peu de vanille. L’attaque est sévère, tannique, le vin est solide sans être très gras, astringent, torréfié, très bien équilibré quand même. La finale est chocolatée, assez rustique et plutôt longue.


Deuxième volée, trois vins qu’on a pris pour des vins de nebbiolo : le Barbaresco Rombone 2006 de Nada Fiorenzo, le Naoussa Terre et Ciel 2010 du Domaine Thymiopoulos et le Naoussa 2007 de Kthma Foundi, ces deux derniers faits entièrement de xinomavro, en Macédoine grecque.

Cette fois, c’est la déroute; une seule personne a réussi à identifier l’intrus. Ce n’est pas pour rien qu’on dit que le xinomavro mature ressemble à s’y méprendre à du nebbiolo.

Le barbaresco, l’intrus, n’est pas très foncé et assez peu évolué. Le nez est assez discret, peu défini, surtout sur le fruit. L’attaque est bien sèche, le corps moyen, puis les tannins arrivent, serrés; le vin est bien fruité, grillé et assez alcooleux (cerises au marasquin) et l’équilibre est assez beau. La fin de bouche est bien astringente et très chaude (brandy); la persistance est gustative plutôt qu’aromatique. Le vin préféré de cette volée.

Le premier naoussa est plus pâle et un peu plus évolué. L’intensité aromatique est moyenne et très chocolatée, avec une note médicamenteuse. L’attaque est fruitée (presque compotée), le vin est rond, soyeux, les tannins très fins, mais quand même astringents et l’équilibre est excellent; il est plus épicé et moins chaud que le barbaresco. La finale est bien fruitée, grillée, juteuse et de bonne longueur. Tous, sauf un, ont pris ce vin pour l’intrus.

L’autre naoussa, un 2007, montre bien son âge. Le nez est intense, très avancé, assez oxydé, avec du sel de céleri et de la compote de pruneaux comme fruit. Le vin n’est pas gros, mais solide, soutenu par ses tannins, c’est celui qui fait le plus nebbiolo avec du goudron, de la réglisse noire et du cuir, complétés par un peu de fruit; il est relativement fin et équilibré. La fin de bouche est très astringente et le vin est dépassé pour certains; il est certainement en passe de sécher.


Dernière volée, quatre vins à base de cépages bordelais, sauf l’intrus, évidemment : le Margaux, Château d’Issan 2000, le Chianti Classico Riserva, Badia a Passignano 2005, le Haut Médoc, Cambon la Pelouse 2009 et le St-Julien, Branaire-Ducru 2004.

Ici, nous avions affaire à des vins bien matures et les résultats n’ont pas été beaucoup plus brillants; 15 % des participants seulement ont correctement identifié le Badia comme intrus.

Le margaux 2000 (70 % cabernet sauvignon et 30 % merlot) est très foncé mais montre des signes d’évolution. Le nez est intense, très bordeaux, mature, minéral, végétal, avec un peu de moka et une belle note boisée. Le corps est moyen, l’acidité très agréable, les tannins encore présents, mais fins, le fruité encore bien marqué et le bois (barrique brûlée) bien dosé; un vin savoureux et très bien équilibré qui finit sur une belle astringence. Le vin de la soirée, à l’unanimité.

Le chianti 2005 (100 % sangiovese) est assez évolué. Moyennement expressif, il est crémeux, fruité (pruneaux), légèrement végétal et assez complexe. Moyennement corsé, il est tout de même assez puissant, avec des tannins plutôt fins, une belle note végétale et un bon équilibre. La finale est fruitée, grillée, plutôt astringente, un peu métallique et la persistance est moyenne. Seulement deux personnes l’ont identifié comme étant l’intrus.

Le Cambon 2009 (54 % merlot, 42 % cabernet sauvignon et 4 % petit verdot) est très foncé et d’apparence assez jeune. Il est très ouvert et plus mature au nez, plutôt végétal, avec un soupçon de sauce soya. En bouche, c’est du gras, de la concentration, de la torréfaction; c’est costaud, serré, mais équilibré, avec de superbes tannins granuleux. Ça finit sur le végétal (asperge crue), les fruits noirs (mûres), la torréfaction et assez astringent, avec une bonne persistance aromatique.

Le Branaire 2004 (encépagement : 70 % cabernet sauvignon, 22 % merlot, 5 % cabernet franc et 3 % petit verdot) est très foncé et paraît être le plus jeune des quatre. Le nez d’intensité moyenne est poussiéreux, avec une note végétale assez prononcée. Il est assez corsé, bien fruité, les tannins sont fins, pas très astringents, le tout bien équilibré et tout en finesse. La fin de bouche est fruitée, soyeuse, torréfiée (bois grillé), légèrement évoluée et très, très longue.


S’il y en a un qui s’est beaucoup amusé à ce petit jeu, c’est bien Louis; il a réussi à mystifier un groupe de dégustateurs, très expérimentés pour la plupart, mais dont le taux de succès final n’a été que de 18 %. Cela dit, on lui doit un gros merci pour sa très belle sélection de vins, dont plusieurs à maturité. Faudra remettre ça car, de toute évidence, un peu de pratique ne fera pas de tort.


Alain Brault