Académie du vin

Dégustation du 20 octobre 2021

« La Rioja »

organisée par Philippe Muller

Le 13 octobre 2010, de retour d’un voyage en Espagne, Philippe avait animé, à l’Académie, un atelier sur les vins de la Rioja, où il nous avait présenté trois catégories de vins : les traditionnels, les vins de terroir et les modernes. Onze ans plus tard, il récidive, en se concentrant sur deux styles de vin rouge, le style « traditionnel » et le style dit « moderne ».

Il a classé dans la première catégorie les plus anciennes maisons qui produisent des vins d’assemblage, vinifiés et élevés en foudre de chêne neutre, surtout américain, avec un élevage souvent exceptionnellement long, surpassant les minimums requis par la DOCa pour les mentions Crianza, Reserva et Gran Reserva. La deuxième catégorie regroupe des maisons généralement plus récentes et qui produisent plusieurs vins monocépage en cuve inox, avec des élevages courts en petite barrique de chêne français, souvent neuf; ces vins portent parfois le nom de la parcelle dont ils sont issus et rarement l’une des trois mentions d’élevage.

Marc-André Gagnon a publié un article sur le sujet et un compte-rendu sur la dégustation de 2010 dans VinQuébec.

Évidemment, il y a plein d’exceptions se situant entre ces deux catégories, mais les vins ont été sélectionnés dans le but d’illustrer les deux styles bien marqués. On aura donc droit à une volée de vins traditionnels, suivie d’une volée de vins modernes et, pour dessert, de deux grands vins blancs traditionnels. Les vins ont été décantés avant la dégustation et ont été servis en double aveugle.


On débute donc avec une volée de cinq vins de trois maisons traditionnelles : des 2004 et 2005, deux millésimes classés « excellent » par le Consejo Regulador DOCa Rioja et « exceptionnel » par Wine Advocate.

Viña Bosconia Reserva 2005 (DOCa Rioja), R. López de Heredia Viña Tondonia. Cette cuvée est composée surtout de tempranillo (~80 %) complété de garnacho, mazuelo (carignan) et graciano. À l’œil, c’est le plus pâle et le plus évolué de la volée. Le nez est bien ouvert et charmeur, avec un beau bois vanillé et des notes balsamiques; certains y ont détecté une pointe volatile. L’attaque est juteuse, le vin assez fruité (cerise rouge, griotte), avec des tannins souples, bien fondus, un bois bien dosé, une belle maturité et un très bon équilibre. La finale est bien sèche, boisée, torréfiée, un peu surette pour quelques-uns et la persistance aromatique est très bonne. Ça commence bien; ce premier vin se classe troisième préféré des dégustateurs, ex aequo avec deux autres.

Viña Tondonia Reserva 2005 (DOCa Rioja), R. López de Heredia Viña Tondonia. Mêmes cépages que le Bosconia, mais avec généralement un peu mois de trempranillo et plus de mazuelo. Le vin est un peu plus foncé et moins évolué. Au nez, il est plus discret, plus boisé, bien fruité et très torréfié. La bouche est fine et élégante, bien sèche mais plus joufflue, avec un beau boisé, une très belle acidité, des tannins plus présents, du chocolat et de la cerise; un vin plus puissant et très équilibré. La fin de bouche est très fraîche, boisée, avec une belle amertume; un vin très complexe et très persistant.

Viña Tondonia Reserva 2004 (DOCa Rioja), R. López de Heredia Viña Tondonia. Du même producteur, le même vin, mais d’un millésime différent, ce 2004 est moins évolué que le précédent. Au nez, on ajoute un peu de noyau et une note grillée. En bouche, il est plus gras, plus fruité, plus rond et plus soyeux, avec une note de café et un superbe équilibre. Un vin moins nerveux que les deux premiers, mais où tout est très bien intégré. Ex aequo en troisième place avec le Bosconia.

Viña Real Gran Reserva 2004 (DOCa Rioja), Compañía Vinicola del Norte de España (C.V.N.E.). Viña Real a été fondée en 1920 par C.V.N.E qui remonte à la fin du 19e siècle. Le gran reserva est fait essentiellement de tempranillo, avec un peu (~5 %) de graciano. À l’œil, il est identique au Tondonia 2005. Il est bien ouvert au nez, très torréfié, avec un beau bois vanillé et une note fumée; fermenté en inox avec 2 ans en fût (pas si traditionnel, mais de longue garde), il est plus fruité que les précédents. En bouche, il est corsé, très fruité, bien gras, charnu, tout en rondeur et parfaitement équilibré. La finale fruitée est quand même plutôt boisée et la longueur est bonne.

Prado Enea Gran Reserva 2005 (DOCa Rioja), Bodegas Muga. (A remplacé le 2004 défectueux prévu originalement). La robe est bien jeune et la plus foncée de la volée. Bien ouvert aromatiquement, il est épicé, torréfié (chocolat), boisé et bien fruité. Il est assez corsé, avec des noix, une note caramel (sucre d’orge) et un superbe fruité qui lui donne de la rondeur et un très bel équilibre. En fin de bouche, le fruit vient compenser pour le bois assez marqué et on retrouve une amertume qui n’a pas plu à tous; c’est très long.

Pour la volée moderne, quatre vins d’autant de producteurs, des millésimes 2007 et 2011, cotés de « très bon » à « excellent », dépendamment des sources.

Altos Lanzaga Gran Viñedo 2007 (DOCa Rioja), Viñedos Telmo Rodriguez. Ce vin grenat assez foncé est intense et riche au nez, avec de la cerise, une note fumée marquée et une légère note faisandée qui va en s’atténuant. L’attaque est vive et la bouche est ronde, très fruitée, avec de beaux tannins fins, un bois discret, de l’olive noire et une certaine chaleur; l’équilibre est presque parfait. Ça finit sur les fruits cuits et une note légèrement médicinale. C’est le deuxième vin préféré de la soirée.

Sierra Cantabria Colección Privada 2007 (DOCa Rioja), Viñedos y Bodegas Sierra Cantabria. Ce mal-aimé de la soirée est foncé, presque opaque, avec une légère évolution. Le nez est très intense, très fruité, médicamenteux, épicé (réglisse noire), chocolaté et alcooleux (14 %/vol.). La bouche est corsée, malgré des tannins assez faciles; le vin est très fruité, enveloppant et la réglisse prend beaucoup de place; l’équilibre est acceptable malgré l’alcool. Le vin est très long, avec de l’amande amère et toujours trop de réglisse.

Vinas de Gain 2007 (DOCa Rioja), Artadi Viñedos y Vinos. Ce vin grenat moyennement foncé est plus discret au nez, avec la même épice (anis) mais bien dosée, plus de bois, une pointe végétale, une note de café et un peu de fumée. Il est aussi corsé que le précédent, mais plus tannique et un peu lourd. La fin de bouche, très, très longue, est dominée par le bois.

Cirsion 2011 (DOCa Rioja), Bodegas Roda. Fait à 100 % de tempranillo, il est vinifié dans du chêne français et élevé en barriques neuves, également françaises. Il est complètement opaque et très jeune (rubis) à oeil. Le nez est assez discret et peu défini, avec un bois vanillé, du fruit très mûr et une curieuse note de cornichon sucré. Il est solide en bouche, corsé mais avec une certaine délicatesse malgré une forte extraction, boisé (on goûte le bois neuf) et très fruité (cerise), avec une belle acidité qui équilibre assez bien le tout. La finale est très astringente, fumée et de bonne longueur. Un vin très bien fait, le plus éloigné du style classique.

Et, enfin, les deux grands riojas blancs traditionnels, d’une des rares maisons à encore produire ce type de vin.

Viña Gravonia Crianza 2004 (DOCa Rioja), R. López de Heredia Viña Tondonia. Ce vin, fait à 100 % de viura (macabeo), passe quatre ans en barriques. La robe est d’un beau jaune paille éclatant. Le nez est intense, avec la note oxydative classique, des noix grillées (amande), beaucoup de fruit (litchi, agrume, coing), du miel et une belle minéralité. La bouche n’est pas grasse, mais de bonne tenue, tout en fraîcheur, très aromatique et complexe (fruits, épices, noix, bois). La fin de bouche fumée et épicée fait saliver. C’est l’autre vin classé troisième par les participants, malgré qu’il ait souffert de la comparaison avec son grand frère, le Viña Tondonia.

Viña Tondonia Reserva 2004 (DOCa Rioja), R. López de Heredia Viña Tondonia. En plus du viura, ce vin contient de la malvasia nera (10 %) et l’élevage dure dix ans, dont six en barriques. D’un bel or foncé et très brillant, il fait penser à un vieux sauternes.

D’une intensité aromatique exceptionnelle, il est très complexe, bien oxydatif, vanillé, fumé, épicé (bonbon à la cannelle), avec beaucoup de noix (noisette, amande). En bouche, il est bien gras (presque huileux), avec les noix et les épices qui reviennent, une belle chaleur et une note qui rappelle le botrytis; quelqu’un a même parlé de scotch tourbé; l’équilibre est impeccable. Après avoir recraché (ou avalé pour certains), la langue reste nappée, la bouche fraîche et la persistance aromatique est interminable. La grande vedette de la soirée, à l’unanimité!

Chez les traditionnels, les principales caractéristiques étaient évidentes, la finesse en bouche, le bois américain, l’oxydation, malgré les variations de style entre les producteurs : plus corsé chez C.V.N.E. et Muga et plus boisé chez ce dernier. Il a également été intéressant de constater les variations dues aux cuvées et au millésime parmi les vins de López de Heredia, producteur mythique de la Rioja. Chez les modernes, la tâche était moins évidente, les disparités entre les vins étant beaucoup plus marquées. On a quand même noté le boisé, moins vanillé, plus neuf, une plus grande extraction et un taux d’alcool plus élevé.

En ce qui concerne les deux blancs de López de Heredia, quelles merveilles! On se désole que ce style de vin blanc soit en voie de disparition.

Ne manquait que le rosé traditionnel (encore plus rare!). Dommage; une autre fois peut-être.

Merci Philippe.

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Alain Brault