Académie du vin

Dégustation du 6 novembre 2019

« Le pinot noir en Amérique du Nord »

organisée par Philippe DesRosiers



L’annonce de la dégustation de Philippe commençait comme suit : « Nous connaissons tous le pinot noir par son expression ultime, les bourgognes. Cependant, il y a d’autres climats qui sont très bourguignons et qui font de grands pinots. Je propose une comparaison de pinot noir de la Californie, de l’Oregon et du Canada ».

S’il est relativement aisé de différencier les pinots noirs du Nouveau Monde de ceux de la Bourgogne, l’est-il autant de les différencier entre eux? On entend depuis longtemps dire des pinots noirs canadiens qu’ils manquent de chair, des californiens qu’ils en ont trop et de ceux de l’Oregon que ce sont ceux qui s’approchent le plus du style bourguignon; mais est-ce toujours le cas?

Afin de le vérifier, Philippe n’a inclus aucun bourgogne parmi ses dix pinots noirs, de sept millésimes allant de 2017 à 2003, qu’il a répartis en trois volées, chacune comparant des vins d’origine différente : la Californie, l’Oregon, Prince Edward County ou l’Okanagan; un seul intrus, quand même bien loin du style français, un vin de Nouvelle-Zélande. Tous les vins ont été servis en double aveugle.


La première volée comprend trois vins, de la Californie, de l’Oregon et de Prince Edward County respectivement.

Le Pinot Noir 2013 (AVA Santa Rita HIlls) de Lompoc Wine Co. est grenat pâlot et assez tuilé. Le nez est extraordinaire, d’une belle complexité, bien ouvert, très typé pinot noir et relativement peu évolué, avec des fruits rouges, des épices douces, une note végétale (fougère) et un peu de tabac et de cuir. En bouche cependant, on détecte un début d’évolution; l’attaque est fraîche, la texture soyeuse, l’acidité bien dosée, avec du fruit, de la minéralité et une note salée (qui n’a pas plu à tous). La finale est fruitée, juteuse et bien persistante. Un californien qui ressemble à du bourgogne; ça commence mal pour nos hypothèses.

Suit le Pinot Noir 2006 (AVA Dundee Hills) de Thistle. Il est rubis (malgré sont âge) très foncé pour un pinot noir et assez trouble (pas collé, pas filtré). Le nez est très intense, très torréfié (chocolat), avec des notes animale et végétale (légumes bouillis), un peu de bois et un début d’oxydation. La bouche est corsée et assez bien équilibrée, avec des tannins enrobés, des fruits cuits et une note terreuse. La fin de bouche est dure, sèche et très alcooleuse (14 %/vol). Le (très) mal-aimé de la soirée. Un vin surextrait, sans fraîcheur, qui ressemble bien peu à du pinot noir. Un représentant de l’Oregon qui n’a rien du style bourguignon; ça ne s’arrange pas.

Et un canadien, le Pinot Noir JCR 2017 (VQA Prince Edward County) de Rosehall Run est rouge très clair avec une couronne aqueuse. Il est moyennement aromatique, peu fruité, épicé (poivre, cannelle), un peu bonbon (plus gamay que pinot noir). En bouche, il est rond, pas très corsé, assez délicat, avec des tannins faciles, une bonne dose de fruit et une impression de sucre résiduel assez agréable. Il finit bien, très fruité et assez frais. Finalement assez simple, mais pas mauvais.


On monte d’un cran, en qualité, avec la volée suivante qui compare un vin de Californie avec un d’Oregon et un d’Okanagan Valley.

D’un producteur mythique de la Californie, le Pinot Noir 2014 (AVA Central Coast) de Calera est très pâle et peu évolué. Le nez est bien typé pinot noir, très ouvert, très épicé, avec des petits fruits rouges (fraise, griotte). En bouche, il est soyeux, peu corsé, tout en finesse, assez fruité, avec l’acidité nécessaire à un bon équilibre, des tannins discrets, une note chocolatée et une certaine rondeur. La finale est sèche sans excès, fruitée, fraîche et assez longue. Un vin encore bien jeune, tout à fait ce qu’on attend habituellement d’un bon pinot noir californien. Une des deux vedettes de la soirée, avec le vin de Central Otago de la dernière volée.

Le Pinot Noir Eileen Vineyard 2010 (AVA Eola-Amity Hills, Willamette Valley) de Cristom présente une robe d’intensité normale, mais légèrement orangée. Aromatiquement, il est très ouvert, complexe, bien grillé, plutôt évolué, avec des notes animale (presque faisandée), de fines herbes séchées, de sous-bois et minérale. La bouche est ample, pleine, presque onctueuse, bien corsée, avec des tannins au grain assez fins qui lui donnent de la mâche, une bonne acidité, des fruits très mûrs, des champignons et une chaleur qui en a dérangé quelques-uns. Belle finale fruitée assez fraîche et de bonne longueur.

Encore une fois, la volée se termine avec un vin canadien, le Pinot Noir 2016 (VQA Okanagan) de Burrowing Owl. La robe est plus rubis, plus foncée que les deux autres et elle est très limpide. Le nez, d’intensité moyenne, est très fruité (fraise, canneberge), plutôt bonbon, dans un style qui rappelle la macération carbonique, avec du bois vanillé et une note médicamenteuse de jeunesse. En bouche, il est gras, rond, plein, très fruité (encore une fois un peu bonbon), avec des tannins fins mais présents et une note de caramel; l’équilibre est très beau. La fin de bouche est fruitée (fruits cuits), torréfiée, assez chaude (14 %/vol) et très persistante. Sans être un grand vin, il est loin de l’hypothétique petit pinot noir acidulé canadien.


Avec la dernière volée, on monte encore d’un (gros) cran. On y compare l’intrus de Nouvelle-Zélande à des représentants de la Californie, de l’Oregon et de Prince Edward County pour le Canada.

D’abord l’intrus, le Pinot Noir 2003 (GI Central Otago) de Perigrine. Il est grenat d’intensité moyenne, limpide et assez évolué à l’œil. Au nez, il est très intense, éclatant, très fruité et épicé, avec des notes d’olive, de cuir, de réglisse, de sauce soja et de tomates confites. Avec une superbe attaque de fruit épicé, la bouche et très grasse, solide, avec une structure exceptionnelle et un équilibre impeccable; on y retrouve des fruits noirs et une belle note boisée. Ça finit sur la fraîcheur, la torréfaction et un peu trop de chaleur pour certains. Un grand pinot noir du Nouveau Monde qui arrive à peine à maturité.

Le Pinot Noir Dutton Ranch 2015 (AVA Russian River Valley) de Dutton Goldfield est rubis assez foncé, avec des reflets violacés de jeunesse. Le nez est intense,  assez complexe malgré sa jeunesse, très fruité (confituré), épicé, boisé (cèdre), floral (lavande, violette) et terreux. Le vin est rond, solide, équilibré, avec des tannins bien présents mais agréables et beaucoup de fruit.. La finale est juteuse, avec de l’eucalyptus et une bonne longueur. Un des deux vins les plus appréciés, après les deux vedettes, ex aequo avec le Drouhin qui suit.

Pour l’Oregon, cette fois, c’est le Pinot Noir Laurène 2006 (AVA Dundee Hills) du Domaine Drouhin. Il est rubis assez foncé et montre des signes d’évolution. Le nez, d’intensité moyenne, est subtil, légèrement boisé, très floral (pivoine) et assez tertiaire (sous-bois, champignons, feuilles mortes). L’attaque est mentholée, la texture est très fine et le vin est équilibré et encore bien fruité. Ça finit sur le fruit et une certaine chaleur et c’est bien persistant. La preuve qu’il y a des pinots noirs du Nouveau Monde qui peuvent très bien vieillir.

Et, pour terminer, le vin canadien, le Pinot Noir 2006 (VQA Prince Edward County) de Stanners Vineyard, une curiosité à la robe très, très pâle (rosée), presque aqueuse. Au nez, il est discret et peu précis, peu pinot noir, mais quand même intéressant, avec du fruit et une légère note de saucisson. Il est aussi surprenant en bouche, assez simple, peu fruité, sans tannins détectables, mais quand même équilibré, avec une note fermentaire et de la pelure d’orange. La finale est fruitée et juteuse. Un vin de soif.


Notons que Philippe a choisi de servir ses pinots noirs à la température de la pièce plutôt qu’à la température idéale de service, plus fraîche. Cela a permis une dégustation beaucoup plus sévère, surtout en ce qui concerne l’acidité et la teneur en alcool, tout en augmentant l’intensité aromatique. Il en a résulté que plusieurs vins ont semblé moins fruités et, surtout, beaucoup plus alcooleux que s’ils avaient été servis plus frais. Un exercice un peu plus difficile, pour les vins comme pour les dégustateurs.

Alors, qu’en est-il de nos hypothèses du début? Les pinots noirs canadiens manquent de chair? Les californiens en ont trop? Ceux de l’Oregon ressemblent tous à des bourgognes? Peut-être autrefois, mais ce n’est certainement plus toujours le cas. On a pu voir que les styles sont beaucoup moins monolithiques et que, en choisissant bien, on peut trouver de superbes pinots noirs du Nouveau Monde.


Alain Brault