Académie du vin

Dégustation du 10 novembre 2021

« Les vins du Piémont : modernistes ou traditionalistes? A vous de juger! »

organisée par Stéphan Gagné et Richard Archambault

Pour leur dégustation de cette année, Richard et Stéphan ont décidé de s’attaquer au nebbiolo du Piémont, un des cépages les plus (sinon le plus) difficiles d’accès avant vingt à trente ans de cave et parfois beaucoup plus. De plus, tout comme Philippe Muller l’a fait il y a quelques semaines pour les vins de la Rioja, ils ont choisi comme thème la différence entre les modernistes et les traditionalistes.

Ils ont d’abord, dans une courte présentation, souligné les principaux changements préconisés par les modernistes, à partir des années ‘60 : les vendanges vertes, l’utilisation de barriques (souvent de chêne français) au lieu des énormes foudres ou botti (habituellement de chêne slovène), donc moins d’oxydation; des macérations beaucoup plus courtes, donc moins d’extraction de tannins; le contrôle des tempétatures; un .levage sou bois plus court; la primauté du terroir; etc; tout ça dans le but de remplacer ces vins « imbuvables au moment de l’embouteillage » (Aldo Conterno) par des vins plus fruités, plus souples, moins tanniques, prêts à boire beaucoup plus rapidement.

Parmi les traditionnalistes les plus connus ici, on retrouve Bruno Giacosa, Aldo Conterno, Giacomo Borgono, Bartolo Mascarello et bien d’autres. Chez les modernistes : Renato Ratti et Elio Altare, les pionniers, Chiara Boschis, Roberto Voerzio, Angelo Gaja, etc.

On a eu droit à trois volées, une de barbaresco, une de langhe et une de barolo. Comme d’habitude à l’Académie, la dégustation s’est déroulée en double aveugle.

On commence dans le camp des traditionnalistes, avec, comme mise en bouche, un vin blanc de Bruno Giacosa :

Roero Arneis 2020 (DOCG Roero), Bruno Giacosa. Ce vin, jaune paille très brillant, est fait à 100 % d’arneis, un cépage autochtone du Piémont (Langhe et Roero) aussi appelé nebbiolo bianco. Il est bien aromatique, fruité (fruits blancs), avec des notes florale, végétale et minérale (craie). L’attaque est fruitée, le vin a du corps, une belle acidité, il est très sec, presque astringent et bien équilibré. En fin de bouche, c’est du fruit, de l’amertume (amande amère) et une légère chaleur. Ce vin bien fait mais simplet devrait perdre son amertume et gagner en complexité avec l’âge. Il est difficile à apprécier en jeunesse.

Pour la première volée de rouges, deux vins de Barbaresco, où la guerre entre les deux clans n’a pas fait rage comme en Barolo où l »on parle de ‘guerre’ :

Barbaresco 2012 (DOCG Barbaresco), Produttori del Barbaresco. Rubis clairet, il est très ouvert au nez, très médicamenteux, fruité (griotte), avec des fines herbes séchées et une note de réduction qui s’atténue dans le verre. L’attaque est très vive, mordante même; il manque de corps tout en étant très fruité et les tannins sont asséchants. La finale est surette, avec une note de goudron et le médicamenteux qui revient, et il n’a pas vraiment de longueur. Une grosse déception pour les nombreux fans de Produttori.

Barbaresco 2012 (DOCG Barbaresco), Cantina del Pino. Ce vin est encore plus pâle que le précédent, mais plus brillant. Il est aussi intense au nez, plus fruité, épicé (camphre), terreux, avec des notes animale, d’olive noire et de réglisse. Il est plus corsé, aussi astringent, plus extrait et plus équilibré, malgré ses tannins de jeunesse. La fin de bouche est astringente et juteuse et la persistance aromatique est bonne. Peu typé nebbiolo, plusieurs l’ont pris, comme le précédent, pour du dolcetto ou de la freisa.

Deuxième volée : trois vins de la DOC Langhe, crée en 1994, bien après le début du conflit et utilisée surtout par les modernistes dont les suivants :

Arte 2014 (DOC Langhe), Domenico Clerico. Arte est composé de 90% de nebbiolo et 10% de barbera. Il est assez foncé et pas tout à fait limpide. Le nez est discret, presque éteint, avec une faible odeur de bouchon. Le vin s’exprime plus en bouche, chocolaté mais pas fruité et plutôt amère; très austère. Pour plusieurs, une bouteille défectueuse.

Bricco Manzoni 2010 (DOC Langhe), Rocche dei Manzoni. Même cépages, mais 80-20. Grenat encore plus foncé, il offre un très beau nez, bien ouvert, assez complexe, très nebbiolo, avec des fruits cuits, des épices, de la viande, du goudron et de la rose. En bouche, il est charnu, assez équilibré, très sec et bien tannique, avec du fruit et une belle acidité. En finale, c’est du fruit et de l’astringence et la longueur est bonne. Le vin le plus apprécié de la soirée, presqu’à l’unanimité.

Nebbiolo di San Francesco 2017 (DOC Langhe), Roberto Voerzio. 100 % nebbiolo, il est très pâle : un rosé plutôt qu’un rouge. Le nez est bien expressif, assez typé nebbiolo avec, en plus, de la fumée, du bonbon à la cannelle, une note minérale et du zeste d’agrumes. L’attaque est soyeuse, la texture très belle, grasse, avec des tannins relativement accessibles et une nonne dose de fruit, le tout très bien équilibré et assez long. Deuxième vin préféré de la soirée, ex aequo avec un autre moderniste : Elio Altare.

Et on arrive à la volée de barolos, un qui pratique les deux méthodes, deux modernistes et un traditionnaliste.

Barolo Serralunga d'Alba 2013 (DOCG Barolo), Fontanafredda. Étant resté à l’écart de la ‘chicane’ dès le début, Fontanafredda, traditionaliste à l’époque, pratique aujourd’hui les deux méthodes, selon le style désiré pour chaque cuvée. Celle-ci est grenat clairet. Le nez est moyen et dominé par le fruit (griotte, cerise au marasquin). Le corps est moyen, l’acidité bonne, les tannins relativement fondus, mais encore fermes et le fruit (cerise, fraises sauvages) bien présent; l’équilibre est très bon. La finale est juteuse, bien sèche et assez complexe. Un style assez classique malgré la facture modern et bien apprécié.

Barolo Marcenasco 2013 (DOCG Barolo), Renato Ratti. C’est à Renato Ratti qu’on attribue généralement la paternité du mouvement moderniste. Marcenasco est son tout premier vignoble (1965). Ce 2013 est clairet, très intense au nez, avec du fruit, de l’olive noire, de la fumée, du goudron, mais des notes boisée et médicamenteuse qui prennent un peu trop de place. L’attaque est austère, les tannins serrés et on retrouve les notes médicamenteuses et de goudron en bouche. La finale est fruitée et astringente. Ce vin est beaucoup trop jeune et a tout ce qu’il faut pour tenir longtemps.

Barolo Arborina 2010 (DOCG Barolo), Elio Altare. Elio Altare est, avec Renato Ratti, un des pionniers du mouvement moderniste. Le cru Arborina est situé dans le secteur Annunziata de La Morra. Ce vin est beaucoup plus foncé que les trois autres. Il est très aromatique, fruité, épicé (anis), assez marqué par la barrique française neuve. Le vin est assez corsé, le plus riche, le plus moderne du lot, avec de la réglisse et du goudron. Ça finit sur les herbes sèches et, évidemment, le bois et c’est très, très persistant. C’est le deuxième vin préféré de la soirée avec le Langhe de Voerzio.

Barolo 2012 (DOCG Barolo), Giacomo Borgogno & Figli. D’un des quelques traditionnalistes de la sélection, ce dernier barolo présente une robe claire typique du nebbiolo. Le nez, d’intensité moyenne est très fruité et bien typé également. La bouche est moyennement corsée, bien fruitée, les tannins accessibles et l’équilibre impeccable. La finale est sèche, torréfiée, et de bonne persistance. Un vin racé, malgré une certaine raideur.

Un contrat bien difficile pour Stéphan et Richard et une dégustation très exigeante pour les participants. Étant donné qu’aucun vin n’avait atteint sa pleine maturité, ils étaient difficiles à apprécier, surtout pour un millésime moyen comme 2012, servi à côté de millésimes exceptionnels comme 2010 et 2013.

Dégustation exigeante mais quand même instructive. Les trois vins préférés de la soirée viennent de producteurs classés parmi les modernistes, mais leur sur-représentation enlève surement du poids à cette victoire. On observe aussi qu’il y a de très grands producteurs et de très grands vins dans les deux clans et que beaucoup de producteurs font des cuvées dans les deux styles et même des assemblages de cuvées des deux styles.

La dégustation de Richard et Stéphan aura permis à plusieurs de renouveler leurs références sur ces deux styles de vin qui ont toujours cours, même si la plupart des avancées œnologiques récentes ont été intégrées par tous ou presque. Merci messieurs.


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Alain Brault