Académie du vin

Dégustation du 11 mars 2020

« Le nord-ouest de l'Italie hors B&B »

organisée par Pierre Bélanger




Ces dernières années, Pierre a organisé plusieurs dégustations de très vieux vins. Pour celle-ci, il est retourné dans le Piémont, mais sans se limiter au seul nebbiolo et en se permettant trois intrus issus d’autres régions italiennes, la Lombardie, le Latium et la Toscane. Les autres cépages sont le merlot, le sangiovese, la barbera et le dolcetto. Évidemment, pour respecter le thème, il n’y avait ni Barolo ni Barbaresco. Il est à noter que presque tous ces vins ont été élaborés avant la création de l’appellation à laquelle ils auraient droit aujourd’hui.

Étant donné le caractère exceptionnel de l’événement, la dégustation s’est déroulée en semi aveugle; la liste des vins a été présentée (dans le désordre) en début de soirée :
* Barbera Riserva Castello di Gabiano 1967 de Cattaneo Giustiniani
* Montiano 1997 (IGT Lazio) de Falesco
* Riserva Ducale 1967 (DOC Chianti Classico) de Ruffino
* Dolcetto d’Alba Rossana 1970 de Riccardo Ceretto
* Spanna del Piemonte Riserva 1964 (Vino da Tavola), Cantine Manfredi d’Umberto Fiore
* Sassela 1964 de Nino Negri
* Ghemme 1964 de la Cantina Ponti
* Spanna Riserva Castello della Dionisa 1964, Cooperativa Agricola Gattinarese
* Spanna Castello di Lozzolo 1964 de Fratelli Berteletti
* Lessona Picone Tenuta S. Sebastiano allo Zoppo 1967 de A. G. Sella

La dégustation a débuté par une présentation détaillée de chaque vin, incluant le producteur, la région, le(s) cépage(s) et un historique du producteur et des appellations dans la zone de production.

Tous les vins, sauf le substitut, ont subi une double décantation quelques heures avant la dégustation.


Volée 1 :

Spanna del Piemonte Umberto Fiore Riserva 1964 (Vino da Tavola) de Cantine Manfredi. Spanna est le nom donné au nebbiolo dans les provinces de Vercelli (Bramaterra, Gattinara) et Novara (Boca, Fara, Sizzano, Ghemme et une partie de l’appellation Gattinara), dans le nord-est du Piémont. Cantine Manfredi est situé à Gattinara, dont la DOC a été créée en 1967 et a été promue DOCG en 1990. Aujourd’hui, l’appellation exige un minimum de 90 % de nebbiolo et permet 10 % de bonarda di Gattinara (uva rara) et 4 % de vespolina. À l’œil, le vin est grenat assez pâle, brillant, avec une couronne bien tuilée. Le nez est très ouvert, plutôt alcooleux (malgré son 10 %/vol) et oxydé (fruits secs, champignons), rappelant plus un xérès ou un amarone qu’un gattinara. En bouche, l’attaque est souple mais surette; on sent tout de suite que le vin est très vieux. La structure est très délicate, avec des tannins complètement fondus, une trace de fruit et des arômes très évolués. La finale est pointue, oxydée et assez longue. Un vin périmé, malheureusement.

Le Montiano 1997 (IGT Lazio) de Falesco (famille Cotarella), fait exclusivement de merlot) a été inclus dans cette dégustation comme référence à ce qu’on considère habituellement comme un vin italien très mature (entre 20 et 25 ans). Légèrement brouillé, il a encore des reflets rubis de jeunesse. Il est plus discret au nez que le spanna, très fruité malgré ses 23 ans (bleuet, cerise), avec des notes épicée et animale; il évolue beaucoup dans le verre. L’attaque est bien fruitée, le corps est moyen, l’acidité très bonne, les tannins fins, granuleux, encore bien présents et les arômes assez matures (cuir, tabac, terre, cèdre). Ça finit sur le fruit et c’est un peu court.


Volée 2 :

Le Spanna Castello di Lozzolo 1964 de Fratelli Berteletti est un autre nebbiolo de ce qui est aujourd’hui la DOCG Gattinara. La robe est très avancée, mais avec encore une certaine profondeur et des reflets rouges plus jeunes. Le nez est assez intense, oxydé, alcooleux, avec des fruits secs (canneberges séchées). En bouche, il est peu corsé, soyeux, délicat, complètement fondu, assez chaud et oxydé; il manque de fruit. Un autre vin beaucoup trop vieux.
Le millésime 1967 de ce vin, servi à l’Académie par Pierre en janvier 2017, avait beaucoup mieux paru. Il était encore assez foncé, très nebbiolo mature classique au nez (goudron, cuir, anis), avec du corps, de l’équilibre et de la persistance. Les attentes étaient donc très élevées.

Le Sassela 1964 de Nino Negri est défectueux. Dommage, car c’était le seul nebbiolo ne venant pas du Piémont, Sassela étant un des crus communaux de l’appellation Valtellina crée en 1968 (DOCG Valtellina Superiore en 1998), située dans le nord de la Lombardie, à la frontière avec la Suisse.
En remplacement, Louis Landry a offert un Spanna 1962 de Franco Franchino. Franco Franchino était situé à Lozzolo, qui fait aujourd’hui partie de l’appellation Gattinara. Il est bien évolué à l’œil et un peu brouillé (le fond de la bouteille). Le nez, d’intensité moyenne, est très complexe et très tertiaire (goudron, champignons, cuir, etc.). En bouche, il est encore rond, plein, avec du fruit (cerise), de la torréfaction (chocolat), une belle fraîcheur et des tannins bien fondus; l’équilibre est parfait. Il est très long et la finale n’a rien de celle d’un vieux vin, malgré ses 58 ans. Génial! Tout comme le barbera servi en dernier, il a fait l’unanimité comme vin de la soirée.

Riserva Ducale 1967 (DOC Chianti Classico) de Ruffino. Lors de la création de la DOC Chianti, en 1967 justement, Chianti Classico n’était qu’une sottozona de l’appellation; elle aura sa propre DOCG en 1996. C'est un vin assez foncé, mais plutôt fermé au nez, peu défini; ça commence sur une note florale et continue sur la torréfaction, la farine de sarrasin, le foin séché et une note de réduction qui a déplu à quelques-uns. En bouche, il est gras, assez corsé, avec des tannins graveleux, rêches, mais encore du fruit. La finale est pointue, épicée, légèrement oxydée et assez longue.


Volée 3 :

Le Dolcetto d’Alba Rossana 1970 de Riccardo Ceretto précède également la création de la DOC Dolcetto d’Alba en 1974. La robe est très pâle et généralement brouillée; on dirait un vin orange. Le nez d’abord très intense s’efface lentement; il est surprenant, fumé, épicé, avec une note de viande, mais peu de fruit. Il n’est pas très corsé, très fin et souple, assez vif, peu fruité (canneberge), avec des tannins bien fondus et une très légère oxydation. La finale est torréfiée (chocolat noir), un peu surette et assez persistante. Un dolcetto assez bien conservé et très apprécié.

Lessona Picone Tenuta S. Sebastiano allo Zoppo 1967 de A. G. Sella. La DOC Lessona, créée en 1976, est située dans le nord-ouest du Piémont, tout près de la Vallée d’Aoste. Elle produit des vins à base de nebbiolo, avec un maximum de 15 % d’uva rara ou de vespolina. Le vin est grenat avec une couronne brique. Il est assez aromatique et ça va en augmentant; on y détecte des herbes séchées, de la fumée, une note végétale (céleri cru), du goudron, des épices, du graphite et du fruit (zeste d’agrume). Moyennement corsé, il offre une belle fraîcheur, des tannins assez fondus mais encore asséchants et un peu de fruit (zeste, canneberge). En fin de bouche, c’est bien sec, avec de l’orange, des champignons et de la minéralité et c’est très long. C’est le troisième vin le plus apprécié de la soirée, à une voix des deux vedettes.


Volée 4 :

Le Ghemme 1964 de la Cantina Ponti a été produit trois ans avant la création de la DOC en 1967 (DOCG en 1997), mais l’étiquette affiche tout de même Vino a Denominazione d’Origine Controllata. Malheureusement, il est bouchonné.

Le Spanna Riserva Castello della Dionisa 1964 de la Cooperativa Agricola Gattinarese est assez foncé et le pourtour est carrément brun, comme un xérès oloroso. Le nez est très intense, très fruité (dattes, figues, raisins secs), légèrement oxydé, avec du goudron, du noyau et du cola; un des nez les plus complexes de la soirée. Il est corsé, solide malgré des tannins fondus, encore fruité, un peu chaud et lourdaud pour certains. La finale est fruitée, grillée, avec des champignons, une légère amertume et une bonne longueur. Un très beau vin, avec beaucoup d’intensité, beaucoup de caractère.

Le Barbera Riserva Castello di Gabiano (Gabiano Monferrato) 1967 de Cattaneo Giustiniani a été élaboré trois ans avant la création de la DOC Barbera del Monferrato en 1970 (DOCG depuis 2008); Gabiano a sa propre DOC depuis 1983. Il est grenat assez foncé, limpide, avec une couronne brique. D’abord discret, le nez s’ouvre; il est floral (rose), avec de la vanille, du cuir et de la réglisse. En bouche, il a du gras, de la rondeur, une belle acidité, un très bel équilibre et il est très torréfié (grillé). La fin de bouche est juteuse, très fraîche, fruitée, torréfiée et très, très persistante. L’autre grande vedette de la soirée, à l’unanimité.

 
Il n’y a donc pas que le nebbiolo qui puisse tenir durant des décennies; les autres cépages s’en sont très bien tirés aussi. On note également que, pour les vins de cet âge, la réputation du millésime ne garantit plus grand-chose et que les tableaux de classement des millésimes, même récents, ne sont plus très fiables; la variation de bouteille est trop grande. Parmi les millésimes dégustés, 1964 et 1967 sont les plus réputés, mais certains de ces vins se sont révélés complètement passés. D’un autre côté, une des grandes vedettes de la soirée est du millésime 1962, millésime qualifié d’élégant mais ordinaire. On pourrait dire : « vaut mieux se fier au producteur », mais dans bien des cas, le producteur n’existe même plus et, de toute façon, l’élaboration des vins aujourd’hui a certainement beaucoup évolué par rapport à celle des années 1960.

Magnifique dégustation! Du bonbon pour tous ceux qui ont développé ce goût pour les très vieux vins. Dommage qu’on ne puisse pas s’en offrir de comparables plus souvent, ces vieux flacons étant difficiles à trouver et généralement inabordables, sans parler du risque élevé de tomber sur une bouteille défectueuse. Cela dit, on espère pouvoir compter sur Pierre pour récidiver dès que possible.



Alain Brault