Académie du vin

Dégustation du 12 septembre 2018
« Les Crus du Beaujolais »
Organisée par Marc-Étienne LeSieur


Pour inaugurer l’année 2018-2019 de l’Académie, Marc-Étienne a fait preuve de beaucoup d’audace, en nous offrant une dégustation de beaujolais.


Autour de l’an 2000, le beaujolais avait bien piètre réputation. La mode était alors à la production du beaujolais nouveau (ou primeur) qui compte alors pour la moitié du beaujolais et le tiers du beaujolais-villages. Environ le tiers de la production du restait invendable et une bonne partie devait être distillée ou transformée en vinaigre. En 2002, un article de Lyon Mag traitait le beaujolais nouveau de « vin de merde ». C’est seulement parmi les « crus » du Beaujolais qu’on avait une chance de trouver un vin digne de ce nom. Un producteur très connu a même été condamné pour fraude après avoir tenté de commercialiser du beaujolais ordinaire en « crus ».

Mais depuis, certains producteurs ont la prétention de faire du grand vin en Beaujolais. Là où une bouteille à plus de 15 $ était impensable, on en a bientôt vu à 50 $ et ça dépasse maintenant les 100 $ la bouteille pour certains producteurs vedettes. Le renouveau est-il réel ou est-ce simplement une mode? C’est ce que Marc-Étienne a voulu vérifier avec nous lors de cette dégustation de 10 vins issus de quatre des dix « crus » du Beaujolais.


Première volée, quatre vins d’un producteur très coté, le Domaine Jules Desjourneys, les beaujolais les plus chers offerts à la SAQ : L’Interdit 2008 (55 $) un Fleurie déclassé pour cause d’atypicité, le Moulin-à-Vent 2008 (83 $), le Fleurie les Moriers 2010 (83 $) et le Moulin-à-Vent les Chassignols 2010 (118 $!).

Le premier est rouge violacé assez léger, avec un nez d’intensité moyenne, terreux, fruité (framboise) et un arôme douteux ressemblant à un début de bouchon. Le corps est moyen, les tannins et l’acidité bien présents, avec assez de fruit pour équilibrer, à peu près, le tout et une finale plutôt rêche, astringente et amère. Un vin bizarre, le moins apprécié de la soirée.

Deuxième vin, le plus pâle de la volée, le Moulin-à-Vent 2008 est rubis avec une très légère teinte d’évolution. Le nez, d’intensité moyenne, est assez élégant, avec des fruits rouges (fraise, framboise), des notes florale, minérale et un léger boisé. Un peu plus corsé que le précédent, il est plus rond, avec des tannins plus soyeux, un beau fruité et une finesse qui en font un vin gouleyant qui se démarque par son équilibre et finit tout en fruit et en fraîcheur.

Suit le Fleurie les Moriers 2010, beaucoup plus expressif, plus alcooleux (kirsch), tout en fruit (très, très mûr), bien typé gamay et un peu bonbon. Le corps est moyen, les tannins aussi et l’on détecte une note médicamenteuse de jeunesse. La fin de bouche est chaude et juteuse. Un très beau vin bien fait, avec un bon potentiel de vieillissement.

Dernier vin de la volée, le Moulin-à-Vent les Chassignols 2010, rouge violacé assez clair, est peu expressif, plutôt bonbon, très fruité (cerise), épicé, très gamay, mais assez simple. En bouche, il est bien structuré, fruité, poivré, avec de beaux tannins fins, une note florale et une belle fraîcheur. De loin le préféré de la volée, mais 114 $?


Deuxième volée, deux vins très jeunes : le Morgon 2016 de Jean Foillard et le Fleurie 2016 du Domaine Joseph Chamonard; les deux à prix beaucoup plus raisonnable.

Le Foillard, rubis plus foncé bien violacé, est très ouvert, crémeux, bien typé, avec du fruit épicé (groseille). L’attaque est fruitée, le vin moyennement corsé, assez vif, légèrement astringent et un peu médicamenteux. L’équilibre est approximatif, la finale fruitée et un peu rêche.

Le Chamonard est plus clair et un peu plus évolué. Le nez est bien ouvert, plus complexe, plus « bourgogne », un peu terreux, avec une note florale (violette, pivoine). En bouche : du gras, beaucoup de fruit, des tannins souples, une belle note végétale et un très bel équilibre; un vin presque onctueux, assez long, terminant sur le fruit et la fraîcheur. Deuxième vin le plus apprécié de la soirée.


Troisième volée, trois vins encore assez jeunes : le Brouilly Pierreux 2016 et le Moulin-à-Vent les Trois Roches 2016 du Domaine du Vissoux et le Moulin-à-Vent Terres Dorées 2012 de Jean-Paul Brun.

Le Brouilly, rubis moyen, est bien ouvert, fruité (confiture de framboise), très typé mais plutôt simple. Le vin est vif et très, très fruité en bouche, avec un gras qui donne presque une impression de sucré, assez bien équilibrée par une légère astringence. La finale est fruitée, chaude, astringente et bien longue. Simplement trop jeune.

Le Moulin-à-Vent du Vissoux est rubis un peu moins violacé. Le nez, d’intensité moyenne, est plus complexe, avec du pain grillé, des épices, un début d’évolution et une légère note soufrée. L’attaque est souple, la structure également; le vin est soyeux, plus fruité en bouche (mûres), avec de la minéralité et un côté cuit, confit et terreux. La finale est juteuse, grillée, légèrement oxydée et assez persistante.

Enfin, le Terres Dorées est rouge assez évolué. Le nez est intense, épicé, mais douteux (chou bouilli) et fatigué (début d’oxydation); probablement une bouteille défectueuse. Une deuxième bouteille est apparue beaucoup plus épicée, plus complexe et assez classique. En bouche, le premier vin est rond, encore fruité, mais trop évolué; le second est gras, bien fruité, moins austère, un peu évolué, mais solide et équilibré. Le vin préféré (la deuxième bouteille) des dégustateurs.


Dernière volée, un seul vin : le Morgon Côte de Puy 2015 du Château des Jacques de Louis Jadot.

Un vin presque noir, violacé, opaque, très jeune, au nez assez intense, très épicé, très boisé (10 à 12 mois en fûts de chêne) et légèrement caoutchouc. En bouche, il est gras, corsé, riche, pulpeux, épicé et concentré, presque sirupeux; rien à voir avec du beaujolpif (vinification bourguignonne). La fin de bouche est chaude, tannique et de longueur moyenne. À mettre en cave.


Une dégustation qui a très bien atteint son objectif : montrer aux dégustateurs de l’Académie que le Beaujolais a beaucoup évolué et peut maintenant produire des vins très originaux, selon les différents terroirs et les techniques de vinification et d’élevage utilisées. Une expérience à répéter.



Alain Brault