Académie du vin


  Dégustation du 13 octobre 2021

« 26 ans après - Les bordeaux 1995 »

organisée par Philippe DesRosiers




À sa sortie, en primeur, 1995 a été généralement qualifié de grand millésime de garde à Bordeaux, malgré une certaine austérité due aux conditions climatiques. Une quinzaine d’année plus tard, les critiques étaient plus partagées, mais on pouvait lire que les vins de plusieurs châteaux étaient encore en grande forme. Qu’en est-il une décennie plus tard? C’est ce que Philippe a proposé aux membres de l’Académie de vérifier, en dégustant dix bordeaux 1995 de bonne réputation. Tous les vins ont été décantés quelques heures avant cette dégustation qui, exceptionnellement, vu l’âge des vins, a eu lieu à étiquette découverte.

Première volée: On commence par la rive droite, avec deux Saint-Émilion et un Pomerol. Étant donné que 1995 a été qualifiée d’année merlot, les attentes sont assez grandes.

Clos de l’Oratoire 1995 (Saint-Emilion Grand Cru Classé) Composé, en général, d’au moins 90 % de merlot, complété de cabernet franc et de cabernet sauvignon, ce vin est grenat d’intensité moyenne, avec une couronne peu évoluée. Le nez, d’abord assez discret, va en s’ouvrant dans le verre et est assez évolué; on y détecte des arômes de poussière, de cuir, peu de fruit, de l’oignon grillé et une pointe d’oxydation, avec une impression légèrement pointue (quelqu’un a dit ketchup). La bouche est beaucoup plus agréable; la structure est délicate, les tannins assez fondus, et l’acidité est bonne; le vin est très sec, peu fruité, mais tout en finesse et très bien équilibré. C’est un vin juteux, à la finale tertiaire de bonne persistance.

Château Magdelaine 1995 (Saint-Émilion Grand Cru, Premier Grand Cru Classé B, jusqu’en 2012 où il a été fusionné au Château Bélair-Monange) La robe est semblable au précédent. Le nez, plus ouvert, est classique, mais affecté par une légère pointe volatile. L’attaque est un peu molle et le vin est plus corsé, aussi sec, mais plus végétal (un peu trop pour certains); l’équilibre est bon et ça se termine avec une très longue finale plus astringente et plus grillée. Ce vin, le moins apprécié de la soirée, a sûrement connu de meilleurs jours.

Château Gazin 1995 (Pomerol). À l’œil, on ne dirait pas que ce vin a plus de 25 ans. Au nez, il est bien expressif et assez complexe, avec du bois, des herbes sèches, du fruit, du poivron. En bouche, il est assez corsé, encore sur le fruit (cerise, mûre) et assez nerveux, avec un équilibre irréprochable. La finale est fraîche, fruitée, peu évoluée, avec la note boisée qui revient et une bonne persistance.


Deuxième volée : On passe sur la rive gauche avec trois crus classés, deux de Margaux et un de Graves.

Château Ferrière (3e Grand Cru Classé de Margaux). Ce margaux, fait habituellement surtout de cabernet sauvignon (environ les 2/3) et de merlot (1/4), avec du cabernet franc et du petit verdot pour le reste, est aujourd’hui en biodynamie, mais il ne l’était pas à l’époque. La robe, peu évoluée, est plus foncée que les vins de la première volée. Le nez, assez intense, est fruité (prune), légèrement boisé et torréfié (grillé). La bouche n’est pas très grasse et plutôt acide, avec des tannins assez fondus et une note médicinale; côté équilibre, c’est un peu pointu, En fin de bouche, on retrouve un peu de fruit, avec une belle astringence et c’est assez long.

Château Giscours (3e Grand Cru Classé de Margaux). L’encépagement de ce château est à 60 % de cabernet sauvignon, 32 % de merlot et de cabernet-franc et petit-verdot pour le reste. La robe, d’intensité moyenne, montre de légers signes d’évolution. Le nez est plutôt discret, torréfié, sans aucune note végétale. Encore un vin au corps moyen, mais plus fruité (fruits noirs) et aux tannins plus fins, avec une très belle structure soyeuse et un équilibre impeccable. La finale est torréfiée (chocolat), avec une légère amertume très agréable et une très bonne persistance aromatique. Un vin racé.

Château Haut-Bailly (Pessac-Léognan, Cru Classé de Graves). Ici, l’encépagement est semblable à celui de Giscours. Le vin est assez foncé, avec des reflets pourpres de jeunesse. Il est bien ouvert au nez, assez fruité (cerise), avec les notes florale, végétale et minérale (graphite) des grands vins de Pessac. La bouche est toute en fraîcheur, avec du fruit, des tannins accessibles et un excellent équilibre; un vin droit, solide, un peu chaud mais encore fruité et qui a encore de belles années devant lui. Le champion de la soirée.


Troisième volée : Et, pour terminer, quatre vins de trois autres grandes appellations du Médoc.

Château Lagrange (3e Grand Cru Classé de Saint-Julien). Il est grenat assez pâle. Le nez est bien ouvert, charmeur, fruité (fruits rouges), peu boisé, avec une légère note d’écurie, d’épices, de végétal et une pointe de soufre (allumette). En bouche, c’est costaud, avec des tannins encore bien présents, une très belle acidité et une belle note de viande. On détecte, en fin de bouche, une légère note de réduction; un vin en tout début de maturité, encore astringent, mais sans défauts. Un très beau bordeaux.

Château Léoville Poyferré (2e Grand Cru Classé de Saint-Julien). Deuxième vin le plus apprécié de la soirée, ex aequo avec le Calon Ségur, il est encore assez foncé. Il offre des arômes intenses de torréfaction, avec des notes de vanille, de petits fruits, de camphre et est assez minéral. Il est bien sec, assez corsé, encore fruité, un peu pointu mais quand même équilibré. La finale est astringente (asséchante pour certains), fruitée, juteuse et assez persistante.

Château Batailley (5e Grand Cru Classé de Pauillac). De même couleur que le Léoville, il est plus boisé, plus évolué, plus tertiaire au nez, plus fumé aussi, minéral (mine de crayon), avec des fruits noirs et une note végétale marquée (de la verdeur même). La structure est très belle, il y a encore pas mal de fruit, mais c’est un peu carré et on ressent comme un trou en milieu de bouche. Un vin encore trop jeune pour être apprécié, mais qui a du potentiel.

Château Calon-Ségur (3e Grand Cru Classé de Saint-Estèphe). Ce dernier vin à la robe à peine plus évoluée que les trois précédents, est plutôt discret au nez mais assez complexe, légèrement fumé, avec une belle note végétale, de la poussière, du noyau. L’attaque n’est pas des plus vive, le corps est moyen, mais les tannins sont soyeux et l’acidité est bonne; ça donne un vin assez végétal mais très souple, bien équilibré et assez persistant. Il a été, avec le Léoville, le deuxième vin préféré des dégustateurs.


On ne peut que lever notre chapeau à Philippe pour la façon magistrale dont il a relancé les activités de l’AVO avec cette superbe dégustation qui place la barre à un niveau stimulant pour les prochaines. Après cet exercice, nous devons admettre que 1995, pour certains châteaux bordelais, est bien le grand millésime de garde qu’il prétendait être à l’origine, même que certains vins ne sont pas encore à leur meilleur après plus de 25 ans.

Lors de cette dégustation, les disparités de goût entre les participants, tous très familiers avec les vins de Bordeaux, ont été particulièrement marquées, au point où même les vins moins bien cotés en ont ravi plusieurs, et vice versa. Cela provoque toujours de très beaux débats.

Conclusion : Heureux ceux qui ont encore de beaux bordeaux 1995 en cave.


Alain Brault

AVO