Académie du vin

Dégustation du 3 octobre 2018
« Vins de Bordeaux, ces négligés »
Organisée par François Lamontagne
  

Rive droite contre rive gauche, merlot contre cabernet sauvignon (la plupart du temps), est-ce si évident à différencier?… De millésime en millésime?… À n’importe quel degré de maturité? C’est l’exercice auquel François nous a conviés. Cinq volées de deux vins à analyser, à comparer et à tenter d’identifier.


Première volée, deux vins très jeunes : le Margaux Château Marsac Séquineau 2014 et le Lussac-Saint-Émilion Château des Landes 2014, deux appellations classées exceptionnelles en 2014. Également, deux vins faits à majorité de merlot, ce qui n’a pas facilité pas la tâche. 40 % des participants ont correctement identifié l’origine des vins.

Le margaux (65 % merlot, 23 % cabernet sauvignon et 12 % cabernet franc) est grenat très clair. Il est bien ouvert, peu fruité, minéral, avec une belle note végétale, de poussière et une bonne dose de bois (noix de coco). En bouche, il est gras, corsé, avec des tannins solides, serrés, mais assez fins (certains l’ont trouvé très astringent) et une bonne acidité, le tout assez bien équilibré; on y détecte mieux le fruit et le bois reste assez marqué. Il n’est pas très long. Un des vins les moins appréciés de la soirée. Pour la cave tout de même.

Le lussac, rubis très foncé, paraît beaucoup plus jeune. Le nez est très expressif, animal (écurie), torréfié, fumé, avec un peu de goudron et un beau boisé. Il est plus délicat que le margaux en bouche, plus fruité, aussi bien équilibré, mais quand même assez austère. Plus long, il est bien sec et se termine sur une impression métallique et des arômes de chocolat amer.


Deuxième volée, des vins beaucoup plus matures, mais d’un millésime un peu moins coté (sauf à Pomerol) : le Pomerol Château la Croix de Gay 2006 et le Haut-Médoc Château Sociando-Mallet 2006. Malheureusement, le pomerol était défectueux. Il n’y a donc pas eu de comparaison et ceux qui ont essayé de localiser le Sociando ont connu leur pire score de la soirée, avec seulement 27 % de succès.

Le Sociando (55 % cabernet sauvignon, 40 % merlot et 5 % cabernet franc) est rubis très foncé, opaque. Il est peu expressif, avec des fruits rouges, un beau bois « toasté » et un léger menthol. En bouche, il est corsé, très fruité (cerise), plutôt astringent, mais quand même assez équilibré. Il est très long, peu végétal et se termine sur des arômes de torréfaction (café noir), une impression asséchante et une certaine chaleur, malgré son taux d’alcool (12,5 %/vol) très raisonnable. Sans sa minéralité habituelle (mine de crayon), peu l’ont reconnu.


Troisième volée, deux 2008, millésime excellent, mais à maturation rapide : le 4e cru classé de Saint-Julien Château Saint-Pierre 2008 et le Saint-Émilion Grand Cru Château Monbousquet 2008. Cette fois, 77 % des participants ont correctement identifié l’origine des deux vins; le meilleur score de la soirée.

Le Saint-Pierre est très foncé, presque opaque, brillant, à peine évolué sur la couronne. Il est moyennement aromatique et assez peu défini, avec un peu de fruit, de la poussière, des champignons et du tabac. Il est très gras en bouche et l’attaque est assez chaude; les tannins sont durs, un peu verts et l’on voudrait plus de fruit. Le vin est un peu lourd. La finale est astringente, végétale et la longueur moyenne.

Le Montbousquet (60 % merlot, 30 % cabernet franc et 10 % cabernet sauvignon) est également très foncé et légèrement évolué. Il est bien ouvert et mieux défini, plus complexe, avec des fruits noirs, des épices, un beau boisé, des notes animales (cuir, viande), d’iode et de goudron. Il est plus chaud, plus gras, plus grillé, avec de très beaux tannins granuleux et un super équilibre. Il est plus tanique, mais plus fruité et très long. C’est malgré tout le Saint-Julien qui a été préféré.


Volée no 4 : le 5e cru classé de Pauillac Château Haut-Bages-Libéral 2003 (80 % cabernet sauvignon, 17 % merlot et 3 % petit verdot) et le Castillon-Côtes-de-Bordeaux Château d’Aiguilhe 2003 (80 % merlot et 20 % cabernet franc). Ici, le succès dans l’identification a été de 50 %.

Rubis très foncé, à la couronne presque orangée, le pauillac semble assez avancé. Moyennement expressif, il offre des arômes de fruits très mûrs, de bois vanillé, d’épices, avec des notes florales et tertiaires (feuille de thé, goudron, sous-bois, tabac). Il est rond et gras en bouche et assez bien équilibré par des tannins accessibles, mais bien présents. Il est très long et l’équilibre se maintient dans la finale bien sèche où l’on détecte des zestes confits et de la réglisse. Un très beau Haut-Bages-Libéral à maturité.

Le castillon est encore plus foncé et semble moins évolué. Au nez cependant, il est encore plus tertiaire, plus exubérant, plus complexe, avec un très beau bois, du goudron, de l’anis étoilé, de la viande fumée, une forte torréfaction (chocolat noir), du cuir et de l’alcool (racoleur pour certains). La bouche est grasse, bien fraîche, les tannins agréables et l’équilibre impeccable; il est encore très fruité et une note végétale vient s’ajouter. La fin de bouche est juteuse, chaude et très, très longue. Les deux vins ont été également très appréciés des dégustateurs.


Dernière volée : le Saint-Émilion Grand Cru Château la Dominique 2004 et le 5e cru classé de Pauillac Château Grand-Puy-Lacoste 2004. Même score que la volée précédente dans l’identification de l’origine, 50 %. Un troisième vin a été ajouté à cette volée, pour remplacer le pomerol bouchonné de la deuxième volée : le 4e cru classé de Pauillac Château Duhart-Milon (Lafite) 2004. Pour ce dernier, 57 % des participants ont correctement identifié l’origine.

Deuxième vin le plus apprécié de la soirée, la Dominique (80 % merlot, 15 % cabernet franc et 5 % cabernet sauvignon) présente une robe assez évoluée, avec une couronne très pâle. Le nez est intense, complexe, plutôt végétal (poivron vert) et l’évolution évidente, avec du cuir, du tabac, de la saucisse fumée et un très beau bois vanillé. Le vin est parfaitement équilibré, plutôt corsé, avec des tannins assez fins été une belle acidité; il est épicé, agréablement végétal et animal. La finale est peu astringente, très grillée et très persistante. Un vin tout en finesse.

Le Grand-Puy-Lacoste (75 % cabernet sauvignon, 20 % merlot et 5 % cabernet franc) est très foncé et la couronne est peu évoluée. Le nez, d’intensité moyenne, est assez simple, malgré des notes cendrée, végétale, légèrement animale et chocolatée, et il est gâté par une odeur de linge mouillé. La bouche offre une assez belle texture, plutôt fine, peu corsée, d’abord assez équilibrée, jusqu’à l’apparition de tannins sévères qui donnent une fin de bouche austère, métallique. Désagréable maintenant, mais on n’aura rien à perdre à le laisser plusieurs années supplémentaires en cave. L’autre mal-aimé de la soirée.

Le Duhart-Milon est grenat moyen, tirant sur le brique. Le nez est intense, classique, très complexe, assez évolué et animal (brett.). L’attaque est curieusement salée, l’acidité agréable, les tannins très fins donnent une belle astringence et le tout est parfaitement équilibré par le fruit encore bien présent. La finale fait saliver tout en restant crémeuse et elle est très persistante. Complexité, race et finesse : du grand bordeaux. La vedette de la soirée, à l’unanimité.


En conclusion, une dégustation qui démontre que, malgré la mode du « c’est trop bon pour être du bordeaux », les grands vins de la Gironde demeurent très appréciés des dégustateurs, même si beaucoup d’entre eux ont du mal à identifier les différents styles et assemblages. Taux de succès moyen : 45 %; une autre leçon d’humilité.


Alain Brault